OBSERVANCE DU
TRAITEMENT
Loirat C.
Hôpital
Robert Debré, Paris, France
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Qui parmi les grandes personnes bien portantes serait capable de
prendre tous les jours, sans aucun oubli, 15 à 20 gélules, parfois
d’avantage ? Pas beaucoup de monde !... et encore moins si l’on
considère que la cystéamine doit être prise à minuit
et a 6 heures.
C’est pourtant ce qu’on demande à un enfant atteint de cystinose, parce qu’on sait qu’avec un traitement bien
pris, l’enfant sera en bonne forme et qu’on repoussera le stade de
l’insuffisance rénale, tandis que si le traitement est mal pris, il y aura des
complications pendant l’enfance, ou plus tard à l’âge adulte. De plus, si
l’enfant a un jour une greffe de rein, le traitement anti-rejet doit aussi être
pris sans aucun oubli, et la cystéamine doit être
continuée toute la vie pour protéger les autres organes.
Une difficulté supplémentaire propre à la cystinose
vient de la mauvaise haleine provoquée par la cystéamine.
L’enfant et plus encore l’adolescent est obligatoirement
tenté de ne pas prendre la cystéamine pour ne pas
déplaire à ses camarades et incommoder son entourage.
L’expression « bonne observance » ou « bonne compliance », que je préfère pour ma part appeler
bonne coopération, désigne le fait que la prescription médicale est respectée,
qu’il s’agisse du traitement médicamenteux, pris en totalité et régulièrement,
ou d’autres prescriptions tels qu’un régime, ou le respect des rendez-vous de
consultations. La « mauvaise observance » ou « mauvaise compliance » désignent au contraire le fait que les
prescriptions médicales ne sont respectées, et que le traitement médicamenteux
n’est pas pris régulièrement.
Comme dans toutes les maladies chroniques, des périodes de
« mauvaise observance » peuvent survenir chez les enfants atteints de
cystinose. Ceci est exceptionnel chez les petits
enfants, qui acceptent étonnamment facilement tous les médicaments, y compris
ceux qui eux ont mauvais goût. A cet âge, les difficultés d’observance sont le
plus souvent en relation avec des problèmes familiaux antérieurs à l’arrivée de
l’enfant, que la maladie réactive et qui nécessitent une prise en charge
psychologique et sociale. Les difficultés d’observance sont plus fréquentes à
l’adolescence.
Comment prévenir ce problème, et comment « redresser la
barre » lorsqu’il s’avère que la prise des médicaments n’est pas
régulière ? Personne n’a de solution miracle, mais il y a des
remèdes :
1)
L’information
aux parents, quand l’enfant est encore petit, est essentielle :
information sur la nature de la maladie et ses conséquences, le rôle de chaque
médicament, les complications à craindre si le traitement n’est pas pris. C’est
en effet sur les parents que reposent alors la responsabilité et la tâche de
faire prendre à l’enfant tous ses médicaments. Il leur faut pour cela beaucoup
de courage, de disponibilité, et la volonté tenace de na pas
« lâcher » la barre. L’enfant jeune a besoin, pour la prise des
médicaments comme pour toute chose, de sentir l’autorité de ses parents, qui définissent
pour lui les barrières entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. La
tentation doit être grande de temps en temps pour les parents de lâcher du
lest, et c’est pourtant ce qu’il ne faut pas faire. De même, le système du
chantage « tu prends ce médicament, je te donne quelque chose en
échange » ne peut qu’amener des difficultés supplémentaires.
2)
A
l’adolescence, les parents et l’équipe pédiatrique doivent relâcher
progressivement leur protection, avec le but que l’enfant devienne responsable
de lui-même et acquiert son autonomie. Sans négliger les parents, le médecin et
l’équipe soignante doivent modifier leur relation avec l’adolescent qui a
besoin d’être considéré « comme un grand », et qu’on s’adresse à lui directement en tant que personne. On reformule donc
pour lui les informations déjà données à ses parents.
A cet âge, le comportement à l’égard des traitements et des
autres prescriptions est le reflet de la capacité à prendre soin de soi-même,
du vécu global de la maladie, du partage des responsabilités avec les parents
et de la relation générale avec eux. Que peut faire l’équipe médicale pour
aider l’adolescent à se prendre en charge lui-même ? Il me semble que
les principes suivants (inspirés de
l’expérience de Dr P. ALVIN, Médecine de l’adolescent, Masson 2000) sont
utiles :
- l’adolescent doit être considéré comme un partenaire
actif : lui laisser le droit à la discussion, la négociation, la contre-argumentation, et aussi à l’erreur.
- l’informer sur sa maladie, le rôle des différents médicaments,
les résultats attendus, en le prévenant des effets secondaires possibles.
- ne pas surestimer la capacité de coopération de l’adolescent
intelligent et ne pas sous estimer celle des adolescents dits à problèmes.
L’information et la compréhension ne suffisent pas pour garantir une bonne
observance du traitement, même si elles y contribuent largement.
- ne pas utiliser la peur ou la menace qui ne font que majorer
l’anxiété.
- si le médecin a des doutes sur la prise du traitement, il peut
contrôler cela par des dosages (par exemple dosage de cystine intraleucocytaire) mais il est important de ne pratiquer
ces contrôles qu’après en avoir parler avec l’adolescent.
- ne pas blâmer un adolescent peu ou pas compliant,
mais au contraire l’écouter : un adolescent qui ne prend pas son
traitement est un adolescent qui va mal psychologiquement, et qu’il faut aider
par tous les moyens.
3)
Jusqu’ou faut-il aller dans
l’information ? A mon sens, tout doit être dit, d’autant plus que, dans la
cystinose, il y a eu beaucoup de progrès ces
dernières années et quil y en aura
encore. On sait qu’un traitement bien pris retarde les
conséquence de la maladie. Les complications observées il y a 20 ans
(destruction de la glande thyroïde, du pancréas, du foie) ne sont plus
observées grâce au traitement par cystéamine et tout
laisse penser que les complications musculaires et neurologiques tardives sont
également empêchées par ce traitement.
4)
Qui doit
donner l’information ? C’est généralement le médecin qui donne les
informations. Elles sont également reprises par les infirmières. Dans les
services spécialisés, certaines infirmières ont ainsi la responsabilité
d’informer de manière régulière (au cours de consultations d’information et
d’éducation) les parents et les enfants. L’information apportée par les
associations de familles, et par des réunions comme celle d’aujourd’hui sont
également extrêmement importantes.
5)
Il reste
toujours nécessaire d’aider les parents et l’enfant par des moyens qui peuvent
paraître secondaires, mais qui sont en fait primordiaux. Il n’est pas si simple
d’avaler matin, midi, soir une dizaine de médicaments différents. L’utilisation
d’un semainier, préparé le dimanche, lorsqu’on a le temps, aide énormément à
l’observance. De même, le pilulier à horloge, récemment offert, aux enfants par
le laboratoire Orphan Europe, est d’ores et déjà
considéré comme génial.
Par ailleurs, les produits qui corrigent au moins en partie la
mauvaise haleine (Oropur™ ou équivalent) doivent être
essayé ;
Pour l’avenir, chacun espère que l’industrie pharmaceutique fabriquera
une forme retard de cystéamine qui évitera aux
parents puis à l’enfant devenu autonome l’obligation d’être réveillé à minuit
et à 6 heures toutes les nuits. Une forme retard et sans mauvaise odeur de cystéamine aiderait indéniablement à la bonne observance.
6)
Malgré toute
la bonne volonté des parents, des médecins et des équipes soignantes, il peut
arriver qu’on se heurte à de réelles difficultés : tout se passe comme si
l’adolescent, pourtant bien informé, n’avait plus le courage de se soigner ou
de se protéger lui-même. Des périodes d’opposition catégorique aux parents ou
aux médecins s’installent et la communication devient difficile. Chacun se sent
coupable, dépassé.
Ces problèmes d’observance ne sont jamais le fait d’un simple
manque d’information sur la maladie et sur le traitement mais sont
l’expression :
a.
soit de
l’entrée dans l’adolescence : des périodes d’opposition chez l’adolescent
malade s’exprime parfois par le non-respect des traitements, alors que
l’adolescent bien portant trouvera un autre mode d’expression, qui pourra
d’ailleurs être tout aussi dangereux.
b.
Soit des
difficultés anciennes de l’enfant et/ou de la famille, qui sont réactivées par
ce cap de l’adolescence (par exemple : difficultés relationnelles précoces
liées ou non à la maladie de l’enfant).
Ces périodes difficiles surviennent dans un climat de profonde
insécurité où se mêlent angoisse, sentiment d’injustice, révolte, déni,
culpabilité, isolement, préoccupations liées à l’image corporelle ou la
sexualité, dépression. L’aide d’un psychologue et d’un psychiatre d’enfant et
d’adolescent est indispensable pour décoder la véritable signification de la
non observance et aider l’enfant et sa famille à s’en sortir. Ces problèmes ne sont
jamais la « faute » de l’enfant ou de ses parents et il est important
de les déculpabiliser. Ces situations ne sont jamais désespérées, si l’enfant
et sa famille acceptent d’être aidés. Il peut arriver que cette aide soit mise
en échec. Ces situations, heureusement exceptionnelles, peuvent alors être
catastrophiques.
En réalité, le plus souvent, l’enfant, ses parents, sa famille,
son entourage scolaire et l’équipe médicale vont tous ensemble de l’avant.
Chacun coopère avec l’autre. Bien sûr, il y a des hauts et des bas, mais de
plus en plus souvent l’enfant devient, comme les autres, et malgré ce que
lui-même et sa famille ont à vivre, un jeune homme ou une jeune fille tournée
vers l’avenir, c'est-à-dire un adulte qui mène sa vie.